Le mot « planches » évoque la matérialité d’« une pièce de bois plane, plus longue que large » (Robert de la Langue française). L'ordre dans lequel les différents récits des Planches Courbes se succèdent ne correspond nullement à l'ordre de parution propre à chaque récit. L’enfant occupe donc la position privilégiée de celui qui voit sans être vu « J’apercevais mon père ». Vrai lieu, « la maison natale » est le lieu des origines. Le temps poursuit sa route vers le lever du jour, à la septième strophe : « Et demain, à l’éveil ». Le chant triste du rossignol est signe du départ prochain d’Ulysse. Peut-être le langage, au lieu de faire exister les choses, les vide de leur sens ? Dans ce contexte familial très triste, où domine l’incommunicabilité, l’enfant pourra-t-il s’épanouir ? LA MAISON NATALE Elle procède à l’union rimbaldienne* qui se joue « au-dessus de la disjonction des deux bras du fleuve ». Les six mois de vie souterraine correspondant au dépérissement de la nature et à l’hiver, les six autres au renouveau, printemps et été. Ce dernier poème de La Maison natale est une relecture par le poète de son propre mythe personnel. Ou au contraire de la rive où se trouvent les autres enfants ? Ces jeux des autres, à jamais les autres, dans leur joie. • Les parents (VIII) Le monde de la nuit s’anime de fantômes qui encerclent la demeure, l’assiègent peut-être. Qui se cache derrière le voile ? Et le V, qui commence par la conjonction « Or », indique la volonté de construire un raisonnement. Et à l’amour: « Aimer enfin Cérès qui cherche et souffre ». • La mère (IX) • « La déesse  » (II) Le père est désigné tout au long de cet épisode par le pronom personnel « il ». Peut-être à la fois l’un et l’autre. « Couché au plus creux d'une barque / le front, les yeux contre ses planches courbes », on la vit comme un voyage sur l'embarcation des mots. Elle est à relier à Ulysse, symbole de l’errance poétique ; et à Charon, le nautonier, auquel nul n’échappe, pas même le poète. Construit en deux temps, Dans le leurre des mots constitue une ouverture. » L’accès au bonheur passe, pour le poète, par une forme de dépouillement. L’angoisse de la mort. La vieille femme, « courbe, mauvaise »; Cérès, « comme une lampe », illuminée sur le tableau par la flamme d’une bougie et « Buvant avidement de toute sa soif », l’enfant nu riant à gorge déployée et montrant Cérès du doigt. Dans l’univers du rêve, intérieur/extérieur se mêlent. La demande du poète va dans le sens de l’unification, de la pacification (« la quiétude de l’écume »), du fusionnel, qui s’accomplit dans le désir du même : « les mêmes étoiles qui s’accroissent dans le sommeil ». Cette phrase possède 34 mots. Et si l'on s’amuse à établir un parallèle entre ces deux titres, il est possible d’imaginer que « seuils » et « mots » sont très proches, ont les mêmes pouvoirs. Les lui présente de manière progressive, patiente. 8. Cérès accepte. Le salut du passeur et de l’enfant qui passe par l’échange et le partage ; par l’acceptation des épreuves imposées ; par l’acceptation de la finitude propre à l’être humain. Cette interjection ouvre les strophes 3 et 5. « Lui, cependant », Ulysse, songe « à reprendre sa rame ». À l’inverse du « pêcher qui ne grandit pas ». Est-ce la même, est-ce une autre ? Cherchez cette citation sur Google Livre. Vers 1580, le mot prend le sens d’« artifice » et désigne ce qui sert à attirer, à tromper. Il entre confiant dans le rêve. Commentaire de texte de 2 pages en littérature : Yves Bonnefoy, Les planches Courbes. Un voyage se déroule depuis les voix plurielles du début du poème « nos voix », jusqu’à la voix singulière de l’ultime strophe. Qui ailleurs consumait un univers. Le spectacle auquel il assiste se déroule sur deux registres, visuel et sonore. La dérision de Cérès Mais nul ne le punira de son larcin, pas même le vendangeur « sans visage », celui pourtant qui veille sur l’existence des hommes et « peut-être cueille/D’autres grappes là-haut dans l’avenir ». Mais l’effroi de ce cauchemar se poursuit et l’enfant pénètre, sans transition, dans un troisième lieu. Elle s’installe dans la rondeur féminine de l’été, elle accueille « la grappe des montagnes » et « le sein » de la terre. Dans la seconde strophe du poème XII de La Maison natale, le poète revient sur le rêve de sa rencontre avec la déesse. • La musicalité de l’œuvre. TROISIÈME POÈME À la fois même et différent. Il serait tentant de placer le récit des Planches courbes dans une perspective chrétienne. La Poésie est au cœur des Planches courbes. À ses limites aussi. Mais le retour à l’errance est aussi promesse d’oubli de ce qu’il vient de vivre d’île en île, et promesse aussi de retour à Ithaque. Figure de l’errance, des escales, des départs, Ulysse est soumis à la volonté de Vénus. Chacun est séparé de l’autre, contraint de n’habiter que son propre univers. Il est probable que l’enfant ait fait sienne pour toujours, à partir de ce matin-là, la souffrance indicible du père. ». Mais cette fois-ci, Bonnefoy met clairement la déesse dans la position de quelqu’un qui demande, qui attend un secours, une aide. « L’eau frappait les pieds de la table, le buffet. Comme la vieille femme éplorée s’apprête à toucher l’animal né du prodige, il la fuit et gagne une cachette. La chimère, à l’origine animal fabuleux, est dans le poème du Tasse, un « monstre admirable », un oiseau aux « plumes peintes/De diverses couleurs » et au «  bec pourpre  ». DANS LE LEURRE DES MOTS Pareil à Ulysse, figure de l’errance, le poète accomplit un voyage au rebours de lui-même. 1. Une évocation dans laquelle la forme mythologique et la forme biographique s’entrelacent, intimement mêlées. Une forme incurvée, en apparente contradiction avec l’idée même de planche, plutôt associée à l’idée de rigidité. Pourtant, une fois de plus, le poète se reprend à espérer dans la poésie qui puise « sa beauté dans la vérité ». La barque elle-même semble une variante de la maison natale ou encore du poème. Le poème VIII de La Maison natale met en présence, face à face, « les parents ». Eurydice ! Celle de la montée progressive et sûre de l’eau qui « arrive », « franchit » le bord, « emplit la coque » malmenée par les « courants », « atteint le haut de ces grandes jambes ». 1. notre ère) qui raconte dans le livre V (vers 423-461) les aventures de Cérès, déesse romaine de la moisson. Cependant ce visage « riant » semble posséder toujours les mêmes caractéristiques de « douceur ». La « sans-visage » du premier poème a maintenant « un visage ». Une longue parenthèse qui se clôt sur ces quatre vers : Parole même obscure… » « Ainsi parle aujourd’hui la vie murée dans la vie ». Et comme pour Eurydice, le monde des vivants se dérobe à elle, alors même qu’elle est sur le point de parvenir à ses rives ! Mais les incertitudes oniriques du poète demeurent et il doute de la capacité du monde à se construire « sans guerre, sans reproche ». Les deux dernières strophes marquent la dernière étape de ce recueil. L’un et l’autre, enfant et passeur, se définissent par le même manque, la même absence relationnelle au père. Il est représenté comme pourvu de deux visages, l’un regardant derrière lui, l’autre devant lui. Ce sont des femmes. Cet événement laisse le récit en suspens, l’abandonnant à son mystère. Autant de surfaces tremblées, qui se jouent dans les « reflets  », « la buée », l’insaisissable et le flou. Marquée par le deuil et par l’exil, Cérès est pour le poète une figure de l’abnégation et de la souffrance. Petite fantaisie allégorique 4. Sois ma maison ! Qui ressurgit plus tard et plus loin au moment où la barque flanche sous le poids du passeur et de l’enfant: « ce qu’il faut voir, c’est que la barque semble fléchir de plus en plus sous le poids de l’homme et de l’enfant ». Le rêve s’enfle, se gonfle d’eaux montantes et « monte à nos chevilles ». Je tournais la poignée, qui résistait, Ainsi du mot « leurre », mot qui est récurrent chez le poète. Avec la mort. De l’autre côté du « voile d’eau » Cette identité de situation est suivie d’une opposition: l’itinérance du poème VI est remplacée ici par la confirmation du lieu: « c’est bien la maison natale. Les trois personnages sont présents chez le poète comme chez le peintre. Profil d'une oeuvre: Les planches courbes [Yves BONNEFOY] on Amazon.com. Ce qui se dit à travers ce poème, c’est sans doute le double visage du rêve. C’est aussi dans cet épisode que se trouve la première longue parenthèse de ce recueil, qui enserre la scène du jeu de cartes. La rencontre Tant sur le plan visuel que sur le plan auditif, où dominent les indéfinis : « un navire », « un candélabre », « des flammes », « des fumées » ; « crie-t-on », « de toutes parts ». «  Sur la route vide » Les « grandes voiles » rassembleuses mêlent à leurs « claquements » et à leur « silence » « le bruit, d’eau sur les pierres, de nos voix ». Assimilés à des matériaux composites trouvés sur le sol, mélange ruisselant de terre, de branchages et de feuilles abandonnés là par les eaux diluviennes antérieures, les souvenirs forment une « masse ».Un magma originel qui gît « dans la boue ». Cérès, mère de la jeune fille enlevée par Hadès, est aussi la mère du « je  ». Pourtant la tonalité de ce second recueil est autre et d’emblée se perçoivent des différences. À l’intérieur des Planches courbes se succèdent La Pluie d’été, La Voix lointaine, Dans le leurre des mots, La Maison natale, Les Planches courbes, L’Encore aveugle, Jeter des pierres. Eurydice, est-ce toi ? Il n’écrira pas une poésie de la violence, du « tumulte des griffes et des rires qui se heurtent », de la dislocation du langage, une poésie de la dénonciation de la barbarie du monde, de ses injustices. 2. Cet épisode du passage se clôt sur un éventail de sensations auditives et visuelles : « le bruit de l’eau s’élargit sous les reflets, dans les ombres ». Le poète y exprime ses résistances face à ce texte lourd de réminiscences autobiographiques. La première partie du spectacle est marquée par la confusion. Le poète reprend à son compte, pour le faire sien, le mythe du « passeur des morts », chargé de conduire les âmes jusqu’à leur dernière demeure. Assis à la croisée l’un en face de l’autre, les parents sont d’abord présentés de manière indéterminée : « un homme et une femme  ». », le passeur oppose l’argument de son état : « Ton père ! Au-delà, son dos voûté, son regard, son immobilité, sa lenteur, la fatigue de ses gestes trahissent un rapport au monde difficile, inabouti. Mais le géant repousse ce rêve. L’un est à l’intérieur de la maison, l’autre, le père, à l’extérieur, dans le jardin. Mais puisque l’expression des « Planches courbes » a donné son titre à un recueil dans le recueil, autant se diriger vers ce recueil. Mais dans la « légère voix cristalline » de l’enfant, nulle intonation de nostalgie, nul regret, nulle plainte. « Annick Ranvier | Une interrogation suivie d’une réponse ferme: « Ai-je voulu me moquer, certes non ». Seuil entre le monde des vivants et celui de la mort qui se rapproche « Je suis bientôt à deux pas du rivage ». APPROCHE Parvenu à ce seuil onirique, le poète accueille l’enfant qui est en lui. Le poème VIII, plus bref, introduit une contradiction. La formule : « J’ouvre les yeux » fait écho à celle que l’on trouve au début du poème VI : « Je m’éveillai ». Ex : les laisses de la Chanson de Roland. Le poème X marque un saut dans le temps, résumé par l’expression nominale, très condensée, « La vie, alors ». Accepter de raviver les « cendres » et ce qui reste encore peut-être de « fièvre » et de « feu »! Yves Bonnefoy, (born June 24, 1923, Tours, France—died July 1, 2016, Paris), perhaps the most important French poet of the latter half of the 20th century.Bonnefoy was also a respected critic, scholar, and translator. La demande de l’enfant constitue une épreuve pour le « géant ». Pourtant, les désirs imaginés ne se sont pas réalisés, et le poète, qui se reconnaît dans Ulysse, affirme aussi sa différence – la sienne et celle des hommes - d’avec Ulysse. La maison natale est perçue par l’enfant comme un lieu fermé au monde du rêve, un lieu clos privé d’images et de résonance. * Christophe signifie étymologiquement : « qui porte le Christ ». Salué dès sa publication en octobre 2001 comme l'un des livres majeurs d'Yves Bonnefoy, « Les Planches courbes » s'impose en effet au sommet d'un oeuvre sans faiblesse ni reniement.